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Voici le deuxième instant culturel dédié au mois d’août, avec 4 livres seulement mais deux ou trois autres petites choses (expos, art et design) pour compenser, souvenirs de mes vacances en Lorraine et, pourquoi pas, invitation à vous y rendre… Après quoi, j’attaque le locataire de Simenon pour frissoner en épiant les nouveaux voisins, et le quai de Ouistreham de Florence Aubenas sur les travailleurs précaires, toujours aussi tristement d’actualité…

Appâtée par le graphisme de la couverture et par la promesse d’une fable loufoque moderne, j’ai foncée sur Le retour du général de Benoit Duteurtre… L’idée de base? Une révolte populaire provoquée par de nouvelles lois européennes concernant la préparation des oeufs mayonnaise conduit le gouvernement à l’impasse. Surgit alors le Général de Gaulle, revenu d’entre les âges pour guider le peuple de ses grandes oreilles et de son humour caustique. Canular, miracle de la congélation façon hibernatus? Finalement, on ne sait pas trop où l’auteur veut nous mener, si ce n’est à remettre en cause quelques absurdités du monde moderne, et nous laisser entrevoir la possibilité d’un changement, si tant est qu’on veuille y croire…

Je ne peux que conseiller la lecture de La mère Aragne de Christiane Peugeot aux féministes qui sentiraient leurs convictions flancher… L’histoire renvoit à ce passé pas si lointain où le mariage était l’unique façon de sauver les filles perdues, au sens figuré comme réellement fautives… Saupoudrez de sexisme paternel, d’une rivalité mère-fille exacerbée, de religion moralisatrice et d’un poseur bien peigné et de bonne famille qui fait sa demande dans les règles de l’art, vous obtenez une jeune fille piégée par les conventions et un sentiment de culpabilité que, moi, féministe moderne, athée et couillue (si!), je ne réussit pas bien à m’expliquer, et qui m’a de fait horripilé tout au long de la lecture du livre… Heureusement, dans la vraie vie comme dans son roman, Christiane Peugeot s’en est bien sorti, l’homme ayant inspiré le personnage du prétendant ne s’en serait d’ailleurs jamais remis, une belle leçon pour lui!

Evidemment, il nous fallait un auteur italien dans cet épisode culturel, et c’est chose fait avec Petites équivoques sans importance d’Antonio Tabucchi, lu comme dans un souffle en deux studieuses soirées estivales. Un recueil de nouvelles ou plutôt d’instants de vie, une rencontre dans un train, le tournage d’un remake, le procès d’un ami, une course automobile avec une inconnue… on assiste aux scènes sans savoir par quel biais ou hasard les personnages en sont arrivés là, et c’est avec délice qu’on repère tics et récurrences qui sont autant d’indices, de réponses au pourquoi de leurs vies, au comment de leurs choix, avec ce recul qu’on n’a jamais pour soi dans la vie et qui, ici devenu miroir, nous renvoit à nos propres quêtes…

Et puisqu’on parle de quête, parlons du livre de mon été, Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson. En réalité, je ne sais pas si c’est un bon livre, je sais seulement qu’il a chatouillé en moi la corde sensible de l’ambivalence nature/culture… C’est la fille qui pleure sans WiFi qui vous parle, mais c’est la même qui a ramené de ses vacances un bocal de haricots verts du jardin, comme symbole de la survivance autarcique en milieu rural (hein?). Ici, l’auteur relate les six mois qu’il a passé, seul dans une cabane en Sibérie au bord du lac Baïkal, largant les amarres de l’actualité, des obligations sociales et de la frénésie d’occupation du temps qui régit les sociétés occidentales. A la clé, une vie rythmée par des besoins simples, l’observation de la nature et une réflection nourrie de lectures. Des sensations exacerbées aussi, qu’elles soient émerveillement à la vue d’une mésange ou peine ressentie à l’annonce par quelque pêcheur de passage d’une bribe d’actualité aux notes bistres. Et si l’on a reproché au livre d’être aussi une apologie de la vodka (j’ai notamment souvenir d’une acide critique à ce sujet parue dans Elle) (en même temps, on est d’accord, ce magazine ne nourrit pas la part de fille en moi qui trimballe des bocaux de haricots verts dans son sac), je réponds qu’il ne peut comprendre la joie de cette ébriété recluse et vagabonde, celui qui n’a jamais éprouvé l’interêt à être seul avec soi, fusse dans l’accomplissement d’une activité stérile, au mépris du temps qui passe et du monde autour…

Mais il n’y a pas que les livres dans la vie, et je voulais aussi vous parler de l’artiste Felice Varini, dont j’aime le travail graphique qui joue sur les points de vue. Selon l’angle où l’on se trouve dans une pièce ou devant un panorama, on croit voir une forme géométrique parfaite se dessiner en face de soi, mais le moindre mouvement vient faire exploser les lignes en fragments, en réalité situés sur différents plans… J’en avais beaucoup entendu parler, mais c’est cet été, au Musée des beaux-arts de Nancy, que j’ai pu voir l’une de ses réalisations en vrai pour la 1ère fois, un bel instant…

Saluons d’ailleurs ce Musée qui, enfin (après des années à enquêter avec Le Mec en vain), se souvient de l’architecte designer nancéien Jean Prouvé et lui dédie une exposition d’une grande qualité, tant par la beauté de l’agencement que par la rareté des meubles et prototypes rassemblés… En bonus, la reconstruction dans le jardin d’une portion de maison tropicale, chef d’oeuvre d’assemblage, de légéreté et, parait-il, de climatisation naturelle (mais là, avec un toit en tôle, permettez-moi d’en douter!). L’exposition fait partie d’un circuit complet dédié à Jean Prouvé, qui compte des étapes, outre au musée des beaux-arts, au musée de l’histoire du fer, au musée de l’école de Nancy, aux galeries Poirel mais aussi dans la maison de l’artiste et au gré de ses réalisations en ville (on l’a attendu longtemps, cette expo, mais je dois dire que les organisateurs ont fait du bon boulot!).

L’occasion aussi de (re)voir le musée de l’école de Nancy, fleuron de l’art nouveau et ses collections de marqueterie, verrerie et ferroneries inspirées de la nature, les oeuvres de Gallé, Majorelle, Daum… (si vous passez par Nancy et n’avez pas le temps de vous y arréter, faites au moins halte à la brasserie Excelsior en face de la gare, joyaux de l’art nancéien et emblème nostalgique de ma période estudiantine) (snif).

Ce qui m’a plu aussi dans ce circuit Prouvé, c’est la possibilité de découvrir de nouveaux lieux d’exposition, tels que les galeries Poirel où je n’avais jamais mis les pieds, et dont l’exposition actuelle, présentant des pièces de la collection de design d’Alexander von Vegesack, m’a vraiment enchantée. Un personnage avec une vie de roman, amateur d’art et d’artisanat, voyageur et entrepreneur et qui, après moult aventures de par le monde et une impressionante collection d’objets mythiques rassemblés, fut le fondateur du Vitra Design Museum de Bâle et dirige aujourd’hui le Domaine de Boisbuchet, fabuleux théatre de workshops inspirés.

Jean Prouvé à Nancy, jusqu’au 28 octobre 2012