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Est-on bientôt au bout de cet instant culturel au féminin ? Disons que c’est un peu comme un mirage dans le désert, dès que je pense toucher au but il s’éloigne à nouveau. Je remets la main sur des listes de livres empruntés à la bibliothèque, sur des notes griffonnées sur des bouts de papier, sur des piles de livres dissimulées derrière d’autres livres, et entre-temps je lis aussi d’autres choses dont j’ai envie de parler tout de suite… Je crois qu’il me faudra un beau jour décider arbitrairement de clôturer la chose, que c’en est trop, que c’est tant pis si j’ai oublié des lectures en routes, tant pis si des noms d’autrices lues me reviennent soudain la nuit, tant pis pour les notes perdues au bas des cahiers ou dans des poches… Mais pour l’instant, il y a encore plusieurs fils à tirer et des piles de livres à escalader. Alors on s’encorde, on grimpe et on profite du paysage !

Rosa Montero – La bonne chance : Je vous parlais de cette autrice il y a peu et comme je suis à nouveau plongée dans un autre de ces livres, c’est le bon moment pour parler de ce roman. Je demandais l’autre jour à M. si ça ne lui arrivait jamais d’imaginer des vies parallèles, des récits à base de “et si?” qui vont de la simple supposition au développement de péripéties sur toute une vie. Apparemment lui non, moi si. Tout le temps. Je vis totalement dans un multivers de possibles déclenchés par les situations les plus anodines, parfois un simple mot entendu au marché. Dans le genre, les voyages en train sont propices à ce genre de divagations : l’immobilité forcée, l’ennui aiguisent la sensibilité et l’attention portée à ce qui nous entoure, discussions, paysage, scène muette aperçue par la fenêtre lors d’un arrêt en gare ou scène furtive entrevue depuis le tgv lancé à pleine vitesse. On a déjà parlé ici de La fille du train dans lequel une femme imagine la vie d’un couple “parfait” observé depuis son trajet quotidien (même si en vrai c’est plus complexe que ça), mais peut-on parler aussi de cette irrépressible envie de descendre soudain à un arrêt qui n’est pas le sien? Si je l’ai déjà fait en métro, je n’ai jamais tenté l’expérience en train, mais j’en ai eu souvent l’envie.

Mais revenons ici à Rosa Montero. Dans La bonne chance, un homme aperçoit depuis le train une pancarte “à vendre” à la fenêtre d’un appart décati, descend à l’improviste sans prévenir personne, pas même ceux qui l’attendent à l’arrivée, achète l’appart et s’y installe pour refaire sa vie. Évidemment c’est une fuite, et le livre dévoilera pourquoi, mais ça n’est pas seulement ça. Qui n’a jamais eu envie d’explorer d’autres vies possibles? Edouard Louis racontait dans un podcast qu’à l’étranger, il s’inventait volontiers un nouveau nom lorsqu’il se présentait, l’intervieweuse en était restée pantoise et lui s’étonnait “mais enfin vous ne faites jamais ça?!” (J’aime Edouard Louis, tout ce que vous pourrez dire contre lui n’y changera rien). Bref si vous aussi vous avez déjà été tenté.e par la fuite, imaginaire ou réelle, et la possibilité d’une vie nouvelle, ce roman devrait vous plaire !

Rosa Montero – Le danger de ne pas être folle : Je ne quitte plus Rosa Montero (en matière de littérature je suis obsessionnelle, je l’ai déjà dit) ni mes lubies : j’ai emprunté ce livre à la bibliothèque, l’ai truffé de post-it, ai fini par l’acheter en librairie pour y reporter lesdits post-it et pouvoir relire sans limites mes passages préférés (on y reviendra, ça devient un schéma récurrent, et moi qui croyait en rentrant en France qu’un abonnement à la bibliothèque me ferait économiser…) Ce livre est dingue, et vous plaira si vous êtes un peu dingue, ou craignez de l’être (vu les anecdotes contées plus haut, dois-je préciser que je suis dans le camp des concerné.e.s?) C’est un essai sur l’imagination, et aussi sur les écrivains puisqu’ils ont choisi de vivre au moins en partie dans des univers parallèles. Il explore le sentiment de bizarrerie qui accompagne les gens dont l’imagination flambe, et comment la fiction aide, sauve parfois, ceux que la trop vive sensibilité peut conduire à la folie.

Au-delà de la thèse développée par l’autrice, on y apprend plein de choses étonnantes sur quantité de sujets : Freud avait peur des trains, 15% des gens sont méchants, la condition d’immigré.e augmente les chances de développer une schizophrénie, Mark Twain avait un frère jumeau imaginaire, le rejet social active le réseau neuronal de la douleur, Knut Hamsun s’est présenté ivre mort à la remise de son prix Nobel de littérature, les enfants ayant une forte fièvre peuvent avoir des visions géométriques… C’est passionnant, foisonnant, il me reste quelques pages à lire et je voudrais que le livre ne finisse jamais !

Harper Lee – Va et poste une sentinelle : Je vous avais promis de vous en parler à la suite de mon billet sur Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, et il se trouve que j’en ai discuté il y a quelques jours avec une jeune femme à la caisse de chez Rougier et Plé (en allant chercher des crayons bleus si vous suivez) (ma vie est dingue), donc le moment est venu de coucher ici mes impressions sur cette étonnante “suite”. Dans ce deuxième roman, la narratrice Scout a grandi, c’est devenu une jeune femme qui vit à New-York et revient en Alabama pour les vacances. Sans surprise, elle se heurte aux mentalités de sa ville natale, d’autant plus qu’elle a adopté depuis son départ les idées “du Nord”, notamment antiracistes, que son père progressiste avait déjà fait germer dans son esprit durant son enfance.

Mais parlons-en justement, de ce père. Si Atticus était l’un des personnages les plus attachants dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, il est ici fort décevant. A t-il changé, vieilli ? S’est-il laissé prendre par le conformisme étriqué de la petite ville ? Ou est-ce le regard de Scout qui a changé? Ce constat, aussi amer soit-il, est pourtant ce qui va donner des ailes à la jeune fille. Si son père n’est plus un héros dressé contre tous, elle n’en est que plus que jamais confortée dans les choix, les valeurs qu’il lui a transmises. Celle qui se baigne dans la rivière, refuse de porter des gants et envoie balader son fiancé sera héroïne et défendra seule ses idées. On en vient à regretter que ce livre n’ait lui-même pas connu de suite, j’aurais adoré voir Scout en femme accomplie, affranchie des conventions et de sa famille.

Mais ma compréhension des deux livres s’arrête à la chronologie de leur rédaction. Si le deuxième volet est paru en 2015 quand l’autrice était très âgée, il aurait été écrit avant Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, ce qui me semble tout bonnement inepte. Certains prétendent cependant qu’il n’avait pas vraiment vocation à être publié (preuve en est l’écart entre les deux publications) et qu’il s’agirait d’une version préliminaire écartée à l’époque. Voilà qui me semble (légèrement) plus plausible, mais ne résout pas entièrement le mystère du décalage de ton et de sens entre les deux romans…

Julia Kerninon – Une activité respectable : Avec ce court livre autobiographique, l’autrice raconte comment elle a commencé à écrire, et ce que la littérature a représenté pour elle, avant. Avant que la publication et le succès ne viennent légitimer ses aspirations et le temps passé sur sa machine à écrire, avant que vivre de ses écrits ne devienne une possibilité, avant qu’il soit imaginable que les choix et les sacrifices faits en cours de route aient un sens. J’ai trouvé ça très chouette, de parler de la genèse tout en évoquant la peur, qu’on ne peut pas dire tant qu’elle n’a pas été équilibrée par le soulagement. Comme si on ne pouvait pas avoir peur toute sa vie, d’avoir fait les bons choix, d’avoir cru au bon endroit.

Maintenant préparez-vous, on s’attaque avec les trois prochains livres à ma passion de ces derniers mois, Rebecca Solnit, mon “nouveau gourou” comme dit M. tant je la cite au quotidien, cette essayiste américaine contemporaine connue pour ses prises de position féministes mais qui a en réalité exploré bon nombre de sujets, de l’art à l’Ouest américain en passant par la marche et l’espoir… tout un programme, que j’ai tout à la fois hâte et peur d’épuiser. Ma flamme est entretenue par le fait que je la suis sur Bluesky où elle distille entre autres ses précieuses réflexions sur la politique des Etats-Unis.

Rebecca Solnit – Souvenirs de mon inexistence : Celui-ci, c’est le premier livre emprunté à la bibliothèque que j’aie tellement truffé de post-it que j’ai fini par le commander pour avoir mon exemplaire où reporter les post-it (on ne va pas revenir là-dessus, je m’incline devant l’impériosité de la chose quand elle se produit). Ça fait longtemps que je lis des essais féministes, j’y apprends toujours de nouvelles choses, de nouveaux aspects sont explorés, l’horizon s’élargit, on y trouve de bonnes citations, des chiffres et des arguments qu’on essaie de retenir pour étayer ses propos, contrer des discours dubitatifs ou hostiles… Ici c’est autre chose, ce livre a été une sorte de révélation, et je ne parviens pas encore tout à fait à comprendre pourquoi.

Cela tient peut-être au fait que l’autrice appuie son récit sur sa propre vie, ses expériences successives du patriarcat dans l’enfance, la jeunesse, ses premières expériences professionnelles etc. Je crois que j’ai été particulièrement frappée par ce qu’elle écrit sur l’impact des violences sexistes et sexuelles sur toutes les femmes, même celles qui n’en sont pas victimes. Lire chaque jour dans le journal le récit de ces violences, c’est vivre avec la conscience aiguë que cela peut, pourrait, va nous arriver un jour, et survivre dans un état de vigilance permanent qui confine au stress traumatique. Le parallèle que fait Rebecca Solnit avec l’état de guerre, où chaque soldat s’attend à chaque instant à être attaqué, n’est pas exagéré. Je repense souvent à cette étude dont une amie m’a parlais alors que j’évoquais justement cet aspect du livre : lors d’un date avec un inconnu conclu via une appli de rencontre, la peur sous-jacente des femmes est celle d’être violée ou tuée, tandis que celle des hommes est que la femme qui se présente soit plus grosse que sur sa photo de profil. Même pour celles à qui il n’arrive rien de fâcheux, et elles sont par bonheur majoritaires, on ne peut pas dire que le “risque” soit le même, ni l’expérience égalitaire en termes de stress. Je m’arrête là pour ne pas divulgâcher outre-mesure (et ne pas me mettre à relire les dizaines de pages où j’ai collé des post-it!)

Rebecca Solnit – Ces hommes qui m’expliquent la vie : C’est je crois l’essai de Solnit le plus connu en France, car c’est lui qui a apporté au centre des débats le concept de “mansplaining”. Elle y relate comment un type, ignorant qui elle était, a entrepris lors d’une soirée de la contredire pour lui expliquer le livre qu’elle venait d’écrire. C’est à la fois rageant et divertissant, comme cette fois où un mec a tenté, sur feu Twitter, de prendre de haut pour expliquer en quoi consistait la série The handmaid’s tale à… Margaret Atwood, l’autrice du livre dont est tirée la série, témoignant d’une confiance et d’une audace folle dont j’ai longtemps gardé la capture d’écran sur mon téléphone.

Étonnement, cette histoire de mansplaining n’est pas le meilleur essai du livre (qui en réunit neuf). J’ai préféré “la guerre la plus longue” sur la menace de viol comme outil de domination, “deux mondes s’entrechoquent dans une suite de luxe” écrit en 2011 au sujet de “l’affaire DSK” ou encore “Eloge de la menace” au sujet du mariage pour tous. Malgré toutes les réflexions peu réjouissantes qu’il porte, le livre s’achève sur une note d’espoir avec “La boîte de Pandore” au sujet du backlash et ces mots : “parce que les génies ne retournent pas dans leurs lampes, parce que les homosexuels ne vont pas retourner dans leur placard et parce que les femmes ne vont pas rendre les armes”.

Rebecca Solnit – L’art de marcher : Ici je suis un peu malhonnête de donner mon avis car je n’ai pas encore achevé la lecture du livre, mais comme je le déguste à petites gorgées il se peut que ça me prenne un peu de temps avant le point final, et j’ai très envie de vous en parler dès maintenant. Ce livre m’accompagne depuis le printemps lors de mes pérégrinations en ville et en forêt, entourant mes promenades de l’esprit de Virginia Woolf, Thoreau et de toute une cohorte de marcheurs, citadins, montagnards ou pèlerins, qui ont comme moi beaucoup usé leurs semelles et y ont trouvé quelque réconfort ou intérêt. Le point de vue est original et ne se limite pas au traditionnel parallèle marche/méditation. On y parle entre autres de politique, de propriété privée, de banditisme de grands chemins, de scoutisme, de littérature de la marche et d’une épique bataille entre gardes-chasse et randonneurs pour conquérir la liberté d’accès aux sommets.

Je vous sens épuisés par cet instant culturel foisonnant et, comme je dois ménager vos forces pour qu’ensemble nous allions au bout de ce petit défi, je vais m’arrêter là. Mais sachez qu’on tient le bon bout, et qu’on (je) va bientôt pouvoir parler d’autre chose que de ces livres qui attendent d’être chroniqués pour quitter leur pile près de la penderie et rejoindre la bibliothèque (aka une autre pile de livres, mais contre le mur près de la fenêtre).