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Le dernier instant culturel publié ici date de juin 2022, et si vous vous doutez bien que j’ai lu 2 ou 3 trucs entre temps et très envie de vous parler de certains, l’ampleur de la tâche me fait renoncer à chaque fois que je m’y attèle. Depuis quelques semaines (mois?) je cherchais un angle d’attaque, un filtre pour m’épargner de parler de tous les livres lus et en sélectionner une partie seulement. 

L’autre jour l’illumination m’est enfin venue, alors que je relisais la conclusion d’un vieil instant culturel où je déplorais de lire trop peu de livres écrits par des femmes. Voilà un filtre pertinent pour réduire l’ampleur de la tâche et vous faire découvrir des livres et des autrices que j’ai aimés ! Je vais commencer par ceux que j’ai préféré, tant que ma motivation est à son paroxysme, avant que l’élan ne s’essouffle et que vous n’en pouviez plus non plus !

Basse naissance – Kerry Hudson : Lu dans le train pour Bénodet en septembre 2023, ce roman m’a immédiatement replongé en 2014 et rappelé la lecture de Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman de la même autrice. Mais ici, on comprend que le récit d’enfance difficile du premier roman, dans une famille pauvre et dysfonctionnelle, n’était en réalité que l’écho de l’enfance réelle de l’écrivaine, qui livre ici un magnifique livre sur son passé et la manière dont il a marqué sa vie d’adulte – de ses talents d’écrivains à celui de pouvoir détecter d’un regard le niveau de sécurité d’un lieu, et d’un simple crissement le degré d’inflammabilité d’une robe en matière synthétique. Autant vous dire que j’ai plus que hâte de mettre la main sur Nouvelle naissance, la « suite » de ce récit autobiographique où elle raconte comment on peut parfois guérir des blessures familiales en fondant à son tour une famille (titre original : Newborn: Running Away, Breaking with the Past, Building a New Family)

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur – Harper Lee : C’est en lisant la correspondance de Truman Capote que j’ai découvert l’existence de Harper Lee, autrice prodige d’un unique livre* ayant remporté le prestigieux prix Pulitzer. Le fantasque Truman en a crevé de jalousie toute sa vie, de voir son amie d’enfance si discrète remporter ce prix. Si les rageux aiment à supposer que l’écrivain américain aurait apporter sa touche au roman, ils oublient souvent de préciser que Harper a au contraire contribué de façon non négligeable aux prémices de De sang froid, le roman de Capote considéré comme son chef d’œuvre (mais qui est loin d’être mon préféré), en accompagnant l’auteur dans le Kansas pour recueillir les témoignages des voisins et proches des victimes de la tragédie dont il est question dans le livre.

Mais revenons à l’oiseau moqueur, l’une de mes plus belles lectures de 2023. On y suit Scout et Jem, deux enfants confrontés au monde des adultes dont l’absurdité devient évidente, décrite au travers du prisme de leurs sentiments spontanés et de leurs mots simples. Le récit du procès controversé qui occupe leur avocat de père, chargé de défendre un homme noir accusé du viol d’une femme blanche dans l’Alabama des années 30, se mêle à leurs aventures enfantines – Tante Alexandra croit-elle vraiment qu’on peut couvrir la famille de honte en n’allumant pas la lumière dans le salon ? Le voisin est-il un affreux croque-mitaine ? Qui laisse des chewing-gum dans les trous des arbres ? Moi qui aime trier mes livres pour ne garder que mes préférés, je place celui-ci en haut de la pile de ceux que je relirai avec plaisir, et pas seulement pour y apercevoir Dill, cet enfant vantard et insupportablement délicieux inspiré par Truman !

J’ai appris récemment que ce livre avait été banni des bibliothèques des universités américaines pour d’obscures motifs (parce que ça parle de la ségrégation et parce que Scout est trop badass pour les conservateurs à mon très humble avis), c’est une raison de plus pour le lire!

*En écrivant ce billet j’ai en réalité découvert l’existence d’une autre roman de l’autrice, publié en 2015 quand Harper avait 88 ans : Va et poste une sentinelle, que j’ai lu et trouvé dingue aussi (si j’ai le temps je vous en parle prochainement). J’ai découvert par la même occasion qu’un auteur américain, Greg Neri, avait écrit une fiction pour enfants sur l’amitié entre Truman et Harper (Tru & Nelle), non traduit mais sur ma liste aussi !

Une année amoureuse de Virginia Woolf – Christine Duhon : Il parait que plus on vieillit, moins on lit de fiction, au profit d’essais et de biographies notamment. Si je reste fidèle au roman, j’avoue que j’ai aussi un penchant pour les biographies, et notamment les biographies d’écrivains. Souvent en désespoir de cause, quand j’ai « épuisé » l’œuvre d’un auteur et que j’en veux encore (Truman Capote reviens !) mais pas seulement. Peut-être aussi parce que ce sont des livres très présents dans les brocantes et les boites à livres (des trucs fréquentés par les vieux globalement, l’hypothèse de départ se confirme). Bref, j’ai lu cette biographie de Virginia Woolf qui parcourt la période de sa liaison avec la fantasque romancière Vita Sackville West. Si le film Vita et Virginia de Chanya Button vu en 2017 m’avait déjà appris l’essentiel d’un point de vue factuel, il ne disait rien ou si peu de ce qui fait tout l’intérêt du présent ouvrage, à savoir comment Virginia vampirise le personnage de Vita pour en faire le héros d’Orlando. Si Vita est changeante et met au supplice son amante jalouse, on n’est plus certains à l’issue de la lecture que ce soit elle qui ait manipulé l’autre, ou que son éclatante vitalité n’ait servi qu’à donner vie à un double littéraire qui, lui échappant irrémédiablement, l’a littéralement doublée.

De ma fenêtre – Colette : Ceux qui me connaissent dans la vraie vie savent que mon dada, ce n’est pas le tiercé, mais les histoires qu’on (se) raconte, les récits que l’on fait a posteriori des évènements et qui, même quand on croit être sincère, mêlent réalité et fiction, mémoire et histoire. Dans le genre, certains faits historiques – proches ou non – ont tellement été racontés, interprétés, romancés et récupérés que tout un chacun les a intégré à ses souvenirs personnels, à un point tel qu’il devient impossible de distinguer dans les récits ce qui relève de la mémoire individuelle ou de l’objet mémoriel. C’est comme si « le récit national » s’était substitué aux souvenirs des gens, comme si tout le monde avait vécu la même chose, avait été impacté de la même manière, avait ressenti les mêmes émotions en même temps que son voisin (et ceux qui connaissent mes voisins savent que c’est peu probable).

Je pense au confinement de mars 2020 par exemple, mais aussi aux récits de l’occupation et de la libération de 1945 qu’ont pu faire nos anciens, dont les souvenirs se sont peu à peu confondus avec les images d’époque diffusées à la télévision. C’est une bien longue introduction pour vous dire pourquoi j’ai aimé De ma fenêtre de Colette, où l’autrice relate son quotidien en 1942, pendant la deuxième guerre mondiale donc, à Paris. Un point de vue particulier, celui d’une femme aisée dans le quartier du Palais-Royal, et un sens de l’observation particulièrement aiguisé qui font de ce récit un document unique. Non pas qu’elle ait vécu des choses particulièrement folles – comme le titre l’indique elle décrit la vie parisienne de sa fenêtre – mais l’accumulation de scènes du quotidien, d’anecdotes intimes et d’observations en apparence anodines font que l’on sort du récit habituel de cette période. Les parisiens qui troquent tout et n’importe quoi, le froid qui mord en l’absence de combustible, le moindre lacet qui devient trésor, on est dans l’infime et dans le vrai, ce n’est pas la grande histoire mais c’est l’histoire des gens, et d’une femme qui savait voir dans l’incertitude générale de la gaieté et de l’espoir.

Pas pleurer – Lydie Salvayre : Et puisqu’on parle d’histoire, d’histoires et de voix singulières, la transition est toute trouvée pour évoquer ce très beau livre de Lydie Salvayre qui mêle les souvenirs de sa mère liés à la guerre civile espagnole et le point de vue de l’écrivain français Georges Bernanos qui, horrible droitard conservateur et d’abord favorable au soulèvement franquiste, change peu à peu d’avis sur le régime devant la violence débridée qui s’abat sur les gens et la complicité du clergé. Si la tête de l’auteur des « grands cimetières sous la lune » a été rapidement mise à prix par Franco, c’est Montse, mère de la romancière, qui perd à présent la mémoire et ne se souvient plus de la guerre que des premiers jours, quand, jeune fille, elle découvrait l’amour sur fond d’insurrection libertaire de l’été 36 et que l’avenir semblait s’ouvrir sous les meilleurs auspices. C’est un livre bouleversant, où les êtres sont façonnés malgré eux par l’histoire et changés à jamais, quelle qu’ait été leur implication – ici peu significative – dans les faits marquants de l’époque. Et en versant une larme sur les souvenirs de Montse qui a occulté avec le temps pratiquement tout le reste de son histoire personnelle, on comprend mieux encore cette phrase de Bernanos: « J’ai été frappé par cette impossibilité qu’ont les pauvres gens de comprendre le jeu affreux où leur vie est engagée. »

L’inconnu de la poste – Florence Aubenas : J’aimerais bien poursuivre avec une note plus légère, mais le livre suivant sur la pile est ce récit d’une affaire criminelle non élucidée, le meurtre sauvage d’une femme dans un petit village de montagne dans le Haut-Bugey. Florence Aubenas dépeint toute la société qui peuple l’endroit, les protagonistes de l’enquête comme ses figurants. Comme elle ne cherche pas le sensationnalisme, il n’y a rien de sensationnel. Pas de révélations, rien qui ne soit particulièrement sordide ou palpitant. Et c’est ce qui tranche, comme toujours sans doute, avec la violence du crime. Mais comme les gens et le village comportent, comme tous les gens et tous les villages, leur part d’ombre, l’autrice s’attache au décor – entre carte postale et vallée industrielle – et surtout à certains personnages complexes, notamment les marginaux du coin, d’emblée suspects. En premier lieu, Gérald Thomassin, qui sera accusé avant d’être mis hors de cause pour manque d’éléments. Si le rythme du livre est celui d’un récit tranquille, il n’en reste pas moins l’angoisse – et alors quoi, pas de coupable, plus de suspects, le crime parfait à l’heure du café? – et l’incertitude qui plane, celle d’un criminel inconnu de tous qui court encore après des années d’enquête.

Chez soi (une odyssée de l’espace domestique) – Mona Chollet : Comme je suis une vieille dame qui ne lit plus uniquement de la fiction (LOL) j’ai lu aussi pas mal d’essais cette année. Là où j’explique ce phénomène autrement que par mon grand âge, c’est que chacun de ces ouvrages est truffé de références qui donnent envie de se mettre en quête immédiate d’autres ouvrages qui, eux-mêmes remplis de notes en bas de page renvoyant à d’autres livres, ne vous laisseront plus le loisirs de lire jamais une œuvre de fiction. Voilà pour ma théorie fumeuse (je suis encore jeune vous savez). Bref j’ai lu « Chez soi » de Mona Chollet et c’est probablement le livre dans lequel j’ai fourré le plus de post-it (avec la biografie de Truman Capote par Georges Plimpton mais je n’ai pas le droit d’en parler ici, parce que je suis trop jeune pour lire autant de non-fiction et parce que l’auteur est un homme et ce billet réservé aux autrices, n’en parlons plus).

Dans Chez soi, sous-titré « une odyssée de l’espace domestique », on parle à la fois d’architecture et des multiples façons d’habiter un lieux, mais aussi de voyages, de propriété privée, de condition féminine, d’écologie et de création. Une vraie odyssée en effet, où on aborde aussi le mirage de la tiny house et l’illusion romantique de la vie à la campagne. Pour ne rien vous cacher je l’ai déjà en partie relu et je pense que ce n’est pas le dernière fois que j’y fourre mon nez tant la thématique est vaste. Ce n’est pas pour rien si M., sur mes conseils, le fait désormais lire à ses élèves en design d’espace pendant l’été qui précède leur entrée en première année. Evidemment je le recommande à tout le monde, et en particulier aux casaniers chers à Mona Chollet qui y trouveront de quoi justifier à la fois leur inclinaison naturelle et leur refus de se conformer à une idée étriquée de la découverte qui n’aurait lieu qu’au-dehors de leur tanière.

Comme j’ai déjà dépassé les bornes et abusé de votre temps, je vous fais grâce d’une conclusion, sinon vous risquez de ne jamais revenir pour la suite de ce Never ending instant culturel au féminin (je prévois au moins 3 ou 4 parties, posez des congés les amis!)